L’article qui suit fut écrit par Anne Cornu pour le dossier de création du spectacle « Embarquez-les » mis en scène par Vincent Rouche en 1993.
Ce spectacle était sous l’égide de la compagnie Embarquez de Besançon, compagnie née à l’occasion de la création.
On trouvera bientôt plus d’information à son sujet sous l’onglet Création.


Embarquez-les

Embarquez-les

Embarquez-les, le marque page

Embarquez-les, le marque page

« Esprit intemporel venu de nulle part, le clown, à la différence de l’ange, est privé d’ailes : il a les pieds collés au sol. Du haut de ses jambes immenses, immenses, la tête dans les airs, il se déplace dans le souffle du rire. Lorsque tôt ou tard, immanquablement il se retrouve le nez par terre, c’est à l’acteur, toujours en éveil, de le faire rebondir. Mais le clown échappe comme une savonnette glisse des mains. Quand elle tombe, là… Tout le monde se ramasse, quand, le cœur trop lourd, l’homme perd conscience de lui-même, l’acteur oublie le mot de passe et le clown disparaît. »

Ainsi disparut Allumette*, on ne sait où. Vincent Rouche comprit ce soir-là que les clowns ne savaient pas voler. L’acteur s’en alla faire un tour au pays de Molière puis de Shakespeare. Le maître de l’Ineptie, disait Miller, a le temps entier pour domaine. Il ne rend les armes que devant l’éternité…

Allumette, 1980

Allumette, 1980

Allumette n’avait pas dit son dernier mot.

Professeur dans une école de théâtre de Besançon, Vincent Rouche enseignait l’art du clown. Quand en juin 91 ses élèves lui demandèrent de créer avec elles un spectacle, il accepta sans se douter qu’à travers elles, il allait tomber dans le vif du sujet.

« Je veux avant tout, leur dit-il, faire naître le clown à partir de vous-même, de ce que vous êtes. » « Embarquez-les » commença par une série de questions. Jeunes filles. Pensionnat. Éveil. Quelque chose s’imposa au cours des improvisations. Quelque chose qui racontait le désir, son entrave et le tiraillement qui en résulte. Situation clownesque par excellence : « montrer le chemin du désir est plus important que de raconter sa réalisation. Car le désir est un gouffre dans lequel le clown risque l’anéantissement. Voilà pourquoi souvent il emprunte les chemins de traverse, coupe, regarde ailleurs, voit ce qui se passe, s’arrête… »

Lovées dans de grands draps, les jeunes filles jouèrent au réveil, emmaillotées puis empêtrées, bientôt l’image se précisa et l’éveil devint naissance. Allumette se frottait les mains, car disparaissant, il avait laissé en suspens la question de la naissance. Vincent Rouche se souvenait de celle mille fois répétée, qu’il avait vécu dès que le rideau se levait : « Ce qui détermine qu’on est Clown ou pas, qu’on a trouvé l’état ou pas, est très subtil, mais le passage est de l’ordre de l’instantané. Le clown, dès le premier instant de son existence sait qui il est, en face de qui il est. L’esprit du clown rend l’homme poète et le met en action. »

Allumette planait au dessus des répétitions. Petit à petit elles se débarrassèrent de ce qui empêchait la vie, on parla de renaissance. Il accepta de se réincarner au féminin pluriel.

« Si le clown au masculin se joue de l’outrance, de la truculence, la femme fait appel à des effets plus subtils, plus délicats. La saoulerie devient ivresse, le clin d’œil qui dédramatise est plus léger, il n’est plus qu’un regard. »

Allumette a tenu à garder son nez rouge, traditionnel.

« Concentration en un point de tous les masques, il est le point fixe qui, au milieu de la figure, à pour effet de grossir la moindre chose qui se passe autour. Il décuple la distance. Il est le point d’arrêt qui empêche le flou permanent. »

La joie a resurgi.

« Elle naît de l’acceptation d’une douleur qui existe. Quand les émotions submergent, on les prends, et l’on demande au clown d’utiliser ce que la personne est en train de vivre L’accident devient un tremplin pour aller plus haut, plus loin. »

Le clown a même failli prendre la parole :
« Elle barbote encore. Elle susurre : ça ne s’articule pas complètement. Elle est née de l’impossibilité à dire et se doit de surprendre. Comme l’action, la parole est en décalage. »

Et bientôt il la prendra :
« Car je crois, dit Vincent Rouche, que le clown est un tout : mouvement, air, son, pensée. Sa parole est le cri de la naissance. Elle ne sera jamais discours… J’aimerais qu’elle jaillisse un jour… »

Au bout serait l’ange peut-être.

Propos recueillis par Anne Cornu, 1993

*Allumette, clown de Vincent Rouche, était apparu à Bruxelles, dans les années 1980, sous le regard de Mario Gonzalez.

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