La technique clownesque
ou l’art de reconquérir la spontanéité

Géraldine

Géraldine

Dans un premier temps, on aborde la « technique clownesque » à travers différents exercices, tous très ludiques. Leurs règles strictes et complexes mettent en jeu une simultanéité de compétences d’ordinaire très cloisonnées qui obligent l’acteur à « lâcher prise » et l’amènent à découvrir dans son jeu, qu’il croyait « spontané » ou « naturel », bon nombre d’habitudes et de raideurs, ces « mauvais plis de la nature », disait Bergson, dont le clown s’emparera plus tard.
L’idée de « reconquérir » la spontanéité en passant par un carcan de règles peut sembler paradoxale de prime abord, c’est pourtant là la spécificité de la technique clownesque.
Elle demande à l’acteur un véritable effort de coordination, de précision et d’honnêteté, avant de découvrir la matière et la singularité de son jeu.
Le clown naîtra de ces découvertes-là et cette première étape préside à la réussite de sa « naissance ».
La technique clownesque oblige à :

  • L’économie, du regard, du geste, du déplacement, de la parole. Considérer que sur un plateau tout fait signe et que tout parasite gêne la lisibilité.
  • La précision. Très vite désigner sa place, la prendre, l’éprouver par rapport au groupe, évite le terrorisme, l’envahissement, la confusion. Dans le flou, tout est possible. Faire un choix, l’affirmer et s’y tenir permet d’en éprouver rapidement la qualité.
  • La simplicité. Choisir le chemin le plus direct, regarder avec tout le visage, s’arrêter net dans un déplacement pour mieux voir ou entendre ce qui se passe autour, afin d’être le plus clair possible dans les informations indispensables à la vision de l’ensemble.
  • Le temps. Il s’agit de se donner celui de l’émotion, de l’observation, du constat et de la réflexion. Séparer chaque geste, car chacun fait signe, chaque regard, car dans la précipitation naît le trouble qui entrave l’action, brouille la mémoire et crée l’absence.
  • Laisser au spectateur le temps de la trace, le temps de l’écho.
  • L’éveil. Ne jamais s’enfermer ni dans l’action, ni dans l’émotion, ni dans la parole, rester ouvert, se tenir au courant et dans le courant de tout ce qui vit autour, sur le plateau, dans le public et de ce qui surgit dedans, sans perdre son cap.
  • La vivacité de la réaction met la vie en relief. Face à tout ce qui peut advenir, événements, émotions, images, sensations, s’en rendre compte et immédiatement en rendre compte, à soi-même, au partenaire et au public. La vivacité du clown est animale, tous les sens sont en éveil. Toujours à l’affût, il signifie la présence, l’existence de tout ce qui vit autour de lui et donc de celui qui le regarde.
  • La ténacité. Aller au bout de son idée pour en vérifier la valeur et donner à la suivante le temps de s’inscrire. Tenir le doute à bonne distance afin qu’il ne brouille pas les pistes : apprivoiser sa confiance.
  • Le sens de l’observation. Le clown bâtit son comique sur le grotesque. Il aime le détail et il prend plaisir à étirer ces petits riens qui en disent long. Dans ce premier temps du travail, il s’agit de voir. De s’observer comme s’il s’agissait d’un autre. Cela permet de traquer l’habitude, de « désapprendre », d’affronter l’inconnu de soi-même et de libérer l’imaginaire resté prisonnier de l’image que l’on se faisait de soi-même.²
  • L’humilité. Dans un premier temps, on apprend à se laisser surprendre, à s’en réjouir, à accepter les découvertes, bonnes ou mauvaises, puis à en faire le constat sans jugement de valeur, sans commentaires. Cette faculté donne au clown la force extraordinaire de libérer celui qui le regarde en même temps que lui-même.
  • L’humour. Il naît du rire qui très vite fait écho au « travers » pris en flagrant délit et dans lequel en toute complicité, chacun se reconnaît.
  • La réflexion. Pourquoi me demande-t-on de faire ça ? Qu’est-ce que symboliquement cela signifie pour moi, sur un plateau, dans la vie ? Dès qu’elle est intégrée, apprendre à énoncer publiquement un point de vue personnel sur la règle, fait partie du jeu.
  • L’autonomie. En respectant la règle, jusqu’où peut-on en repousser les limites et introduire la notion de liberté au cœur même de la contrainte.
  • L’indépendance. Distinguer l’instant de l’action et celui de l’émotion, accepter de se laisser modifier par l’inattendu sans perdre de vue l’objectif que l’on s’est fixé, passer d’un état à l’autre avec fluidité permet à l’acteur de montrer les étapes de ses métamorphoses dans la continuité et l’unité d’un parcours.

Le caractère ludique des exercices permet de traverser ce moment — où l’exposition, « la mise à nu » peut être parfois douloureuse — en se tenant à juste distance, sans oublier qu’il s’agit d’un jeu, que rien n’est sérieux… sauf la règle.
L’émotion peut surgir, elle est tout de suite utilisée comme une énergie qui peut propulser ailleurs et le « pathos » se trouve immédiatement mis en échec.
Dans un deuxième temps, on se servira de toutes ces découvertes en improvisation. Devenu maître en l’art de piéger ce qui échappe, on se l’appropriera.
« Quand quelque chose vous dépasse, feindre d’en être l’instigateur », disait Cocteau.
C’est là le côté diabolique, stratégique du clown. Derrière son nez, il se croit tout permis. Il s’attaque sans pudeur aux tabous qu’il détrousse, se joue de ses faiblesses et des nôtres en toute impunité. Faisant fi des codes et de la bienséance, il rejoint la spontanéité de l’enfant avec la maturité de l’adulte.
L’acteur se rendra compte alors que plus il est précis, plus il est vif, plus il est transparent, plus les images viennent à lui, plus les émotions, le chant, la parole le traversent.
Il devient « libre » d’oser puisqu’il peut tout avouer, en toute complicité avec le public.
De cet aveu complice, en un éclat de rire l’acteur découvrira la légèreté et la créativité de son clown.

Anne CORNU

1 Voir ci-après, le poème de Henri Michaux.

 

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