Désir de partager un extrait du livre « Quand la beauté nous sauve » de Charles Pépin.
Un passage sur l’intuition et la raison intuitive qui m’a très fort fait penser à notre travail et à cet endroit très particulier qui s’atteint parfois dans l’improvisation, d’évidence et de conscience. Les efforts cités à la fin sont vraiment ce que l’on met en place dans le travail du clown, me semble-t-il (même si l’auteur les évoque pour parler de la rencontre de la beauté et de l’expérience esthétique comme instant de grâce – mais n’est-ce pas cela aussi, l’endroit du clown ?) :
« L’intuition c’est le moment où la raison se met à voir : bien plus qu’une compréhension, un contact avec la vérité.
[…] Telle est la vérité intuitive : tout à la fois très précise et fenêtre sur l’absolu.
[…] D’habitude notre raison fonctionne assez laborieusement, par étape, progressivement. Notre corps, lui, perçoit immédiatement le monde. Lorsqu’elle devient intuitive, la raison ressemble soudain au corps : elle saisit les idées avec une immédiateté qui est le propre du corps. L’intuition, c’est la raison qui repasse par le corps, disait en substance Bergson. La raison intuitive est une raison qui cesse de raisonner : elle résonne enfin. Comme si la raison, pour donner le meilleur d’elle-même, devait s’ouvrir à son autre, à son opposé : au corps. C’est peut-être par le corps que la raison est éclairée dans cet instant de grâce qu’est l’intuition. La raison n’est alors plus « dans » le corps : c’est le corps qui est dans la raison. C’est comme la présence au cœur de notre esprit, d’un étranger qui lui fait tant de bien. J’entends encore le voix de ce vieux professeur déclamant, dans l’amphi de la Sorbonne : L’intuition c’est, en la raison, l’immanence d’un exotisme
Reste que le chemin vers l’intuition est difficile. Bergson montre que l’intuition n’est pas si spontanée qu’on pourrait le croire, qu’elle récompense en fait un double effort.
Premier effort : s’arracher aux manières habituelles de penser, aux opinions toutes faites.
Second effort : s’abstraire de l’urgence de l’action présente, du soucis de l’utile.
Être intuitif se conquiert donc. Bergson ajoute qu’être intuitif, c’est être tout entier là, avec tout son passé, avec tous ses souvenirs. Or la nécessité de l’action m’oblige à sélectionner, dans le stock infini de ma mémoire, mes souvenirs utiles : elle me coupe de moi-même, de la plus grande partie de mon passé et de mes souvenirs, et risque donc de m’interdire l’intuition. »
Juste un baiser post-clown pour vous remercier tous de ces explorations qui me touchent toujours autant. Ça digère, ça descend.
Roxane L. (Stage de La Roseraie, Bruxelles, Novembre 2014)

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